Un de nos collaborateurs, qui a assisté à l'entrée des troupes françaises à Metz, Colmar et Strasbourg, raconte comment il alla visiter une école dans un petit village alsacien.
"A peine débarqué dans le village, j'ai voulu que ma première visite fût réservée à l'école. J'avais hâte d'assister à la classe en français.
"Avant la guerre, l'école était faite aux garçons par deux instituteurs, aux fillettes par de soeurs de la Providence, dont la maison mère est à Ribeauville : tous, instituteurs et congréganistes, purs Alsaciens. Quand je suis entré, vers trois heures de l'après-midi, la ruche était en plein travail ; du haut en bas de la maison, c'était la leçon de musique. Ici, les plus petits des marmots chantaient d'une voix aiguë une ronde enfantine :
Enfants de l'école,
Travaillez gaiement :
Chaque instant s'envole,
Profitez du temps...
"Là, des fillettes de dix à douze ans épelaient la Marseillaise, écrite au tableau en belle cursive anglaise. Et il fallait voir quels efforts faisaient les élèves pour articuler les mots : "Al-lons, en-fants de la pa-trie...", au sujet desquels la petite soeur leur avait dit en allemand, d'une voix tremblante d'émotion :
"Mes enfants, nous allons apprendre la Marseillaise, qui est désormais notre hymne national et que tout Français et toute Française doit savoir chanter."
"Chemin faisant, la directrice, qui compte à ce jour cinquante années d'enseignement, me confiait ses espérances et ses désirs :
"Ça ira, ça ira. Elles apprendront vite. Mais nous manquons de deux choses principales : des livres et des souliers."
Pour saluer mon départ, la classe des grandes a entonné un choeur à trois voix, que la maîtresse accompagnait sur son violon :
Les anges, dans nos campagnes,
Ont entonné l'hymne des cieux.
Et l'écho de nos montagnes
Redit ces chants mélodieux :
Gloria in excelsis Deo...
"Après quoi, sur un signe bref de la soeur, toutes les fillettes se sont dressées d'un bond, ont joint les talons et ont crié : "Vive la France !"

Mon Journal Hachette - 1919