Janvier2013_002Horace s'étonnait de l'audace avec laquelle ses contemporains affrontaient les forces de la nature. Que dirait-il de nos jours, où M. Ader, après avoir étudié en Algérie le vol des vautours, a construit à Paris une machine qui est destinée à imiter ce vol, sinon à le dépasser en puissance et en durée ? Mais au moins sa machine est fondée sur des études sérieuses et des principes rationnels ; il n'en est point de même de celle que représente la gravure. Le grave Journal des savants ne dédaigna point de parler de cet appareil, et voici ce que nous avons trouvé dans le numéro du 13 septembre 1768 :
"Les ailes de M. Le Besnier sont composées chacune d'un châssis oblong de taffetas attaché à chaque bout aux deux bâtons que l'on ajustait sur les épaules. Ces châssis se pliaient de haut en bas comme des battants de volets brisés. Ceux de devant étaient remués quand la main droite faisait baisser l'aile droite de devant ; le pied gauche faisait remuer l'aile gauche de derrière ; ensuite la main gauche et le pied droit faisait baisser l'aile gauche de devant et la droite de derrière.
"Ce mouvement en diagonale paraissait très bien imaginé, parce que c'est celui qui est naturel aux quadrupèdes et aux hommes, quand ils marchent ou qu'ils nagent."
Nous ne pouvons nous empêcher d'interrompre cette citation pour faire remarquer la sottise que dit le grave journal : il trouve très intelligent que l'inventeur ait pris pour principes d'un appareil destiné à voler, les mouvements qui servent à la nage et à la marche, comme si le milieu résistant qui sert d'appui aux organes moteurs ne devait pas déterminer un mécanisme presque opposé ! En effet, sur un terrain solide, le poids du corps à mettre en mouvement peut augmenter dans des proportions considérables, par rapport à la surface ; il en est de même jusqu'à un certain point dans l'eau ; il en est tout au contraire dans l'air.
"On trouvait néanmoins qu'il manquait deux choses à cette machine pour la rendre d'un plus grand usage : la première, qu'il faudrait y ajouter une grande pièce très légère qui, étant appliquée à quelque partie du corps de l'home, pût contre-balancer son poids dans l'air ; la seconde, qu'on y ajustât une queue qui servirait à soutenir et à conduire celui qui volerait."
Le Besnier essaya, parait-il, de voler, et ce qui prouve que tout arrive en ce monde, même les choses les plus inattendues, il ne se cassa point le cou, ainsi qu'il l'eût mérité, en se lançant dans l'air avec un appareil aussi naïf.

A. AUGU (article publié en septembre 1891)