Les années passent ; voici l'entrée du paysans dans la vie de l'amour. Les accordailles ne se nouentP_p__M_m_ pas toujours facilement. Il est des filles qui s'en inquiètent. Alors les saints sont mis à contribution : sainte Catherine, sainte Marguerite, dans la statue de laquelle on enfonce des épingles, saint Nicolas qui "marie les filles et gâs". Les pèlerinages à la Vierge n'ont garde d'être oubliés. L'un d'eux, récemment tombé en désuétude, s'accomplissait le 15 août à un oratoire placé sur la route de Tonnerre, autrefois route de Passy. Les jeunes filles, désespérant de convoler en justes noce, s'y rendaient en procession, chantant un cantique :
Notre Dame de la Voie de Passy,
Veuillez me donner un mari !
Et vous aurez un beau cierge.
Faites que ce soit bientôt
Et vous l'aurez bien gros.
Des invocations plus profanes s'adressaient à la Nature. Une jeune fille, choisissant la dernière nuit de février, ouvrait la fenêtre de sa chambre tandis que l'horloge de la cuisine sonnait les douze coups de minuit, et lançait par trois fois :
Adieu Février, bonjour Mars
Mars, joli Mars
Quel amant je me choisirai ?
Si cette année mari j'aurai ?
La question posée, elle s'en retournait au lit à reculons. Le futur époux apparaissait en rêve, à moins que ce ne fut un cercueil, déplaisant présage, indiquant qu'il lui faudrait rester insatisfaite toute sa vie ! La Lune servait également d'intermédiaire :
Belle Lune, beau croissant
Fais-moi voir en mon dormant
Celui que j'aurai de mon vivant.
Si de pareilles instances sont oubliées depuis beau temps, les "promis", de nos jours encore, s'amusent à capturer deux papillons blancs qu'ils délivreront ensemble : leur envol, longtemps accordé, vers une fleur, préfigure une vie conjugale sans nuage.
Les épousailles s'accompagnent, ici et là, d'usages séculaires. Au printemps dernier, je me trouvais en Poitou, contrée restée paysanne.
J'étais invitée à un mariage chez des propriétaires amis, restés fidèles aux traditions. Après la cérémonie religieuse ce fut d'abord, sous le porche de l'église le défilé des parents et connaissances. Chacun n'avait garde d'ouvlier de baiser trois fois les joues fraîches de l'épousée. Puis le cortège se forma pour se rendre à la demeure des parents ; il passa le long de l'unique rue du village sous des arceaux de branchages et de bouquets entrelacés, foulant une jonchée de pétales de roses et d'herbes fraîches. Mais bientôt nous fûmes arrêtés. Un haut bûcher de fagots et de rameaux de pins barrait le passage. Un groupe de jeunes était là qui nous attendait. Une fillette s'en détacha. Elle tenait à la main une longue canne enrubannée, ornée d'une étrange touffe de paille, qu'elle offrit à la mariée. Et celle-ci, à son tour, la tendit au premier garçon d'honneur qui alluma le brandon. Alors la jeune femme s'approchant, toucha de la torche un fagot. Un jet de flammes jaillit au ceux des rameaux secs. En quelques instants, la bourrée toute entière fut embrasée. "Allons, ils seront heureux" s'exclama-t-on. Un tel feu de joie est signe de bonheur pour les nouveaux époux ; la flamme du foyer conjugal restera toujours aussi ardente que celle allumée par la jeune femme ?