Vous avez déjà vu des santiags avancer dans la rue. Souvent par deux. A moins de fréquenter le Rodé d'Albuquerque (Nouveau-Mexique), on en croise souvent à Deauville, à Saint-Tropez ou dans le quartier parisien des Halles, accompagnées d'un jean serré, d'un bandana, d'un téléphone portable et d'un 4X4 garé pas loin.
En cuir, en lézard ou en tortue, les santiags ont vraiment une forme particulière, qui confère d'ailleur au promeneur une démarche qui ne l'est pas moins. Le talon est entièrement ramené sous le pied, et l'avant de la botte, généralement très pointu, vise le ciel. Quelle forme étrange ! Cela ne doit pas être commode pour marcher (par-dessus le marché)...
Justement, ça n'est pas fait pour marcher.
cowboy1
Les authentiques santiags auraient été créées dans les années 1910 par Tony Lama, cordonnier à El Paso (Texas). Cet artisan génial s'était fait une observation pleine de bon sens ; les bottes de cow-boys n'ont aucune raison de ressembler à des bottes ordinaires, puisque justement, le cow-boy ne ressemble pas aux gens ordinaires.
Et pour cause, il passe une partie de sa vie à cheval.
C'est-à-dire que son centre de gravité n'est pas le même que pour ceux qui se tiennent bêtement debout, nous, bipèdes, communs. Debout, les pieds bien posés sur leur plat, les orteils sont au même niveau que le talon. Or les cavaliers ont comme ils disent "le talon sous le pied".
En inclinant le talon de ses bottes de 45°, le cordonnier d'El Paso a placé le pied dans la position idoine pour monter à cheval. Ses santiags rendent la posture beaucoup plus confortable. (En Harley, on s'en rend moins compte).
La deuxième activité du cow-boy consiste à poursuivre les vaches et les taurillons, en les travaillant au lasso. Une fois qu'il les a rattrapés, il enroule son lasso au pommeau de la selle et descend de cheval pour immobiliser les fuyards. Il doit alors se stabiliser du mieux qu'il peut. S'il portait des bottes ordinaires, il partirait en avant. Avec les santiags au contraire, les talons servent de freins en se fichant dans le sol poussiéreux et inondé de soleil.
J'apprends d'un lecteur que les éperons sont à molettes mobiles (à roulettes exactement). De cette façon, si jamais les molettes s'accrochent quelque part, le cow-boy ne risque pas de tomber.
Enfin, la troisième activité du cow-boy consiste à dormir à l'hôtel du saloon, une bouteille de bourbon sous le bras, avec dans l'autre le cors alangui de Suzy, la Go-Go girl, qui ne rêve que d'attendrir le coeur du solitaire loin de son foyer. Mais à cet instant, il a enlevé ses bottes.

Philippe VANDEL - 1994