Proverbe du Moyen Âge

La question de savoir à quelle race appartenait le chien de Jean de Nivelle n'a jamais passionné personne, et cependant tout le monde parle de ce célèbre animal comme d'une vieille connaissance.
Tout le monde sait quelle fâcheuse habitude ce chien avait contractée, et beaucoup de chasseurs de nos jours n'auraient pas besoin d'entendre raconter cette anecdote pour affirmer qu'il importe peu que le chien de Jean de Nivelle ait été un griffon, un lévrier ou un chien courant, puisque cela ne l'a pas empêché d'avoir des descendants dans toutes les races.
Il serait d'ailleurs aussi chimérique de rechercher l'identité du chien de Jean de Nivelle que de découvrir les escaliers de l'Obélisque ou de visiter les dortoirs du Collège de France, pour l'excellente raison que ce chien fabuleux n'a jamais existé.
Son histoire est fort ancienne pourtant, et, bien qu'elle repose tout entière sur une méprise, dès le XVII° siècle, on en avait perdu l'origine véritable, on croyait à l'existence du chien, et ce qui le prouve, ce sont ces vers de La Fontaine :

Ce n'était pas un soit, non, non, et croyez-m'en,
Que le chien de Jean de Nivelle.

Jean de Nivelle était le fils d'un des seigneurs les plus nobles et les plus puissants de l'Ile-de-France ; il s'appelait aussi Jean de Montmorency.
Dès son jeune âge, il avait montré un naturel turbulent et un caractère d'une violence particulière. On avait tout employé pour adoucir ses moeurs indomptables, mais sans résultat ; Jean de Nivelle avait grandi avec ses emportements.
Un jour que le colère l'avait égaré plus encore que de coutume, il se laissa aller jusqu'à insulter son père dans une querelle domestique.
Cité pour ce fait devant la cour du Parlement, il n'eut garde de comparaître ; en vain fut-il sommé, selon l'usage, à son de trompe d'avoir à se rendre au tribunal pour y recevoir le châtiment de sa mauvaise action. Jean de Nivelle fut introuvable.
Tous les carrefours de Paris et tous les environs de son manoir furent fouillés, mais inutilement : "Tant plus on l'appelait, dit un auteur, tant plus il se hastoit de courir et de fuir du costé de la Flandre."
Le peuple, qui, d'ordinaire, ne manque pas d'expressions énergiques à appliquer aux objets de son amour ou de son mépris, traduisit son indignation contre le jeune seigneur en l'appelant "ce Chien", comme on aurait dit ce "misérable", ce "scélérat", et il n'était bruit partout que de ce chien de Jean de Nivelle qui s'enfuit quand on l'appelle !"
L'expression s'est perpétuée ; elle a été acceptée sans contrôle, et d'âge en âge on a parlé du "Chien de Jean de Nivelle", sans se douter que ce chien-là avait pour niche un château, et pour collier une armure.

Georges d'ATTIEMONT
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