Rennes, 20 septembre 1899
Dreyfus, en liberté cette nuit, a quitté la prison militaire à deux heures et demie et Rennes à trois heures du matin.
Dans la soirée d'hier, un ami du prisonnier étant venu chez un loueur de voitures pour commander un landau qu'il faudrait, disait-il, mettre à sa disposition à trois heures du matin, indiqua en même temps l'endroit où devait l'attendre la voiture.
A l'heure fixée, un landau, le même qui avait amené Dreyfus à la prison de Rennes, s'arrêtait près de la place de la Mairie. Le cocher reçut l'ordre de longer les quais du canal de la Vilaine et de se rendre, en passant par la place Laënnec, à l'angle de la rue Saint-Hélier et le boulevard Laënnec.
A cet endroit, un valet de chambre fit signe au cocher qui amena son véhicule près du trottoir. A peine la voiture était-elle arrêtée que deux personnes, dont l'une était Dreyfus et l'autre un membre de sa famille, y prenaient place. Aussitôt après, la voiture fit demi-tour et sortit de Rennes à toute vitesse.
Une pluie pénétrante et froide tombait.
La voiture se dirigea vers le village de Vern, la première station sur la ligne de Rennes à Châteaubriand, à 10 kilomètres de Rennes. Là, elle tourna à gauche et s'engagea dans une avenue conduisant à la gare. A cinq cents mètres de la gare, la voiture s'arrêta. Dreyfus et la personne qui l'accompagnait en descendirent et firent à pied le chemin qui les séparait du chemin de fer. Le train arriva presque au même instant. Les deux voyageurs y prirent place immédiatement.
Le train dans lequel ont pris place Dreyfus et son compagnon de voyage va directement à Nantes, en passant par Châteaubriant.
Dreyfus avait quitté la prison à deux heures un quart du matin. Plusieurs journalistes avaient veillé autour de la prison jusqu'à minuit, mais au moment où Dreyfus en sortait il n'y avait absolument personne rue Duhamel ou avenue de la Gare, et son passage est demeuré totalement inaperçu.
Mme Dreyfus a quitté Rennes ce matin, à 11h50. Elle était accompagnée de sa mère, de son frère M. Paul Hadamard et du docteur Weill.
Sur le quai de la gare se trouvait MM. Fryse, secrétaire général de la préfecture ; Sampson, commissaire central, et les journalistes présents à Rennes.

Nantes, 20 septembre
Dreyfus est arrivé à Nantes à 8 h 38.
Il était accompagné de M. Mathieu Dreyfus, de M. Viguié et d'un inspecteur de la Sûreté. Les voyageurs se sont aussitôt rendus dans un salon attenant au buffet de la gare où Dreyfus a pris un lait chaud. Dreyfus n'a pas été reconnu. Il était, d'ailleurs, affublé d'une fausse barbe. Il n'est resté à Nantes que vingt minutes et est monté à 8 h 50 dans l'express de Bordeaux avec son frère, un inspecteur de la sûreté et M. Delavenne de la Montoise, inspecteur principal de la Compagnie d'Orléans. M. Viguié, qui les a accompagnés jusqu'à Vertou, est ensuite revenu à Nantes où il a déjeuné et a pris, à midi quatorze, l'express de Paris.
M. Viguié nous a affirmé que Dreyfus se rendait en Suisse. Il est plus vraisemblable qu'il se rend en Italie ou à Monaco.

Bordeaux, 20 septembre
Dreyfus est arrivé à Bordeaux, aujourd'hui à 4 h 38, venant de Nantes. Il est descendu à l'hôtel Terminus où sa présence n'a été reconnue que de très rares personnes. A 7 h 12, l'ex-capitaine, passant inconnu au milieu des autres voyageurs, a pris le train Bordeaux-Nice.
On croit qu'il se rend à San-Remo. Mme Dreyfus est arrivée à Bordeaux par un autre train. Elle n'est pas repartie avec son mari.

Article de l'Echo de Paris du Vendredi 22 septembre 1899