La mode, cette capricieuse souveraine, n'exerce pas seulement sa tyrannie sur la coupe et la forme de nos vêtements qu'elle modifie incessamment. Elle règne de plus sur tous nos usages et s'applique sans cesse à les transformer. L'heure du dîner, c'est-à-dire le moment où nous nous mettons à table pour le principal repas de la journée en offre un exemple frappant.
Nos ancêtres dînaient à dix heures du matin, et cet usage se maintint jusqu'au quinzième siècle.
Au siècle suivant, on recula le dîner jusqu'à onze heures. L'auteur d'un traité latin sur l'art de conserver la santé, publié en 1568, se plaint de ce retard et rappelle l'ancien proverbe qui se conserve encore dans les campagne avec quelques variantes :
Lever à six, dîner à dix
Souper à six, coucher à dix
Fait vivre l'homme dix fois dix.
Un passage des satires de Régnier indique qu'au commencement du dix-septième siècle, le dîner, même à la cour, était terminé à midi. Il parle d'un valet qui jure à son maître :
...... Qu'il est midi sonné
Et qu'au logis du roi tout le monde a dîné.
Dans la seconde moité du dix-huitième siècle on recula l'heure du dîner et on la fixa à midi. Cet usage s'observe encore aujourd'hui dans les collèges, communautés et maisons religieuses, et aussi dans nombre de nos provinces.
Boileau, dans sa satire du Repas publiée en 1667, dit en parlant de son empressement à se rendre au dîner :
J'y cours, midi sonnant, au sortir de la messe.
Les courtisans, qui assistaient à midi au dîner du roi, ne dînaient eux-mêmes qu'à une heure. Les lettres de Mme de Sévigné prouvent que cet usage ne s'établit pas sans peine. "Je dînais avant-hier chez M. de Chaulnes, écrit-elle en 1671 ; je vis un homme au bout de la chambre, que je crus être le maître d'hôtel. J'allai à lui dire et lui dis : "Mon pauvre monsieur, faites-nous à dîner, il est une heure, je meurs de faim."
Les gens du palais prirent aussi l'habitude, à la fin du dix-septième siècle, de retarder l'heure de leur dîner, et Furetière, qui écrivait vers cette époque, dit qu'ils dînaient à deux heures.
Au commencement du dix-huitième, le dîner avait encore généralement lieu à une heure.
"La paresse et la toilette des dames, dit le Grand d'Aussy, le firent retarder jusqu'à deux heures. Cet usage subsistait dans un  certain nombre, il y a une trentaine d'années, ajoute cet auteur dont l'ouvrage parut en 1782 ; mais aussi c'était le retard le plus considérable que l'on connût ; actuellement, c'est une diligence infiniment rare. Presque partout il est près de trois heures, et en beaucoup d'endroits même il en est près de quatre quand on dîne."
Au commencement de ce siècle, quatre heures était l'heure généralement adoptée pour le dîner. Puis on le retarda successivement jusqu'à cinq heures et même six heures.
"Cette dernière heure, dit M. de Chéruel, à qui nous empruntons ces détails et qui écrivait sur ce sujet il y a une quinzaine d'années, cette dernière heure est généralement adopté aujourd'hui dans les grandes villes."
Six heures ! La mode a marché depuis ce temps et aujourd'hui, en l'an de grâce 1882, ce sont les gens pressés qui dînent à six heures et demie ; l'heure habituelle est sept heures , mais, grâce au bon ton, qui exige que tout le monde arrive le dernier, il est rare qu'un dîner de cérémonie s'ouvre avant sept heures et demie, et parfois huit heures.
Si cette progression constante se continue, dans dix ans on dînera à neuf heures et nos petits-enfants à dix.
Un jour viendra où le dîner ira rejoindre le souper dont l'heure se perd maintenant dans la nuit ou parfois même, dans les bals, précède l'aube. Il est probable qu'alors le déjeuner aura avancé en grade et qu'on ne déjeunera plus qu'à six ou sept heures du soir, quitte à inventer un autre nom pour le premier repas de la journée, à moins de lui rendre le nom de souper. Dans quelques siècles, marchant toujours et faisant le tour du cadran, les heures des repas auront reconquis leur place primitive.

H. NORVAL